La croisée des destins

 

Chapitre 20 : Disparition

 

 

            “- Tu en as épaté plus d’un, hier, Cécilia ! Éclipse a fait une magnifique prestation ! Lui et toi, vous faites vraiment une équipe indissociable ! observa mon oncle, alors que, ayant emmené mon étalon au pré, j’étais accoudée à la barrière, suivant des yeux la sombre silhouette de l’animal qui galopait le long de la barrière, un peu plus loin.

 

             - C’est Éclipse qui a fait tout le boulot ! Moi, je n’ai fait que le monter ! répliquai-je.

 

             - Tu n’as fait “que” le monter...? Tu es la seule à pouvoir le monter, Cécilia ! lança mon oncle. Il t’accorde ce privilège, simplement parce que, depuis sa petite enfance, tu as su gagner sa confiance. Si quelqu’un d’autre essayait de le monter, il ne se laisserait pas faire, crois-moi...!”

 

            Sur ce, il ne dit plus un mot et se contenta de fixer, d’un air songeur, l’étalon noir qui passait du galop au grand trot, en faisant un demi-cercle, dans la pénombre tombante. Je suivis le regard de mon oncle qui observait les allures vives, souples et élégantes d’Éclipse. C’est vrai que, surtout dans ses changements d’allures, il subjuguait souvent les gens qui l’observait, avec la tête droite, ses petites oreilles, pointées en avant, la queue relevée.

 

            “- Bon, je vais y aller ! reprit mon oncle au bout d’un moment. Au fait, essaye de ne pas trop traîner, Cécilia ! On dîne dans dix minutes !

 

             - Ne t’inquiète pas, j’y serai !” répondis-je, en souriant.

 

            Il s’éloigna, disparaissant dans l’obscurité.

 

            Le ciel, dégagé, se criblait d’étoiles, promettant une belle journée pour le lendemain.

 

            Au bout d’un moment, je passais sous la barrière et sifflai l’étalon. Celui-ci, avec un hennissement d’allégresse, se dirigea vers moi, au petit trot.

 

            Il pilla soudain, les oreilles plaquées en arrière, laissant échapper un ronflement effrayé.

 

            “Ben, mon Éclipse, qu’est ce qui t’arrive ? Tu ne...?”

 

            Une main se plaqua alors sur ma bouche. Éclipse, effrayé, se pointa soudain, laissant échapper un hennissement perçant, avant de se ruer vers l’homme qui me maintenait tant bien que mal.

 

            “- J’ai la fille ! cria l’homme. Et qu’est-ce que je fais du cheval ?

 

             - Amène la fille dans le van et l’étalon suivra ! ordonna une autre voix, qui m’était curieusement familière. Toi, va l’aider ! poursuivit-il, en voyant que mon kidnappeur avait des difficulté à me maintenir.

 

             - Aïe !” s’exclama-t-il, en recevant mon pied dans une zone des plus sensibles.

 

            Il ôta sa main.

 

            “- Éclipse va-t-en ! Sauve-toi ! ordonnai-je à l’étalon, désemparé, ne sachant pas trop ce qu’il devait faire.

 

             - Je l’ai !” s’écria un gars, en m’interceptant.

 

            D’une main experte, il me bloqua les mains dans le dos, tandis que de sa main libre, il la plaquai sur mon visage, m’étouffant à moitié. Il fut vite rejoint par l’autre homme. Tous deux me traînèrent vers la barrière, alors qu’Éclipse, prenant sa décision, se ruait vers les deux hommes, à mon grand désespoir. Les deux hommes me firent passer de l’autre côté de la barrière, qui arrêta l’espace d’un instant Éclipse. Celui-ci, laissa échapper un hennissement dépité, puis fit demi-tour, avant de revenir au grand galop vers la clôture, qu’il franchit d’un bond, avant de se ruer sur les deux hommes, qui m’enfermaient dans un van, parqué un peu plus loin. J’eu le temps, malgré l’obscurité environnante, de reconnaître les flancs rouge et blanc du véhicule du ranch Anderson.

 

            “Oh non ! Tout mais pas ça !” songeai-je, me débattant de plus belle, alors qu’Éclipse, fou furieux, se ruait dans la remorque, dont le battant se referma, aussitôt l’étalon entré, nous plongeant dans le noir, tandis que le véhicule démarrait au quart de tour.

 

            Les deux hommes qui m’avaient accompagné à l’intérieur, n’en menaient pas large. Ils m’avaient soigneusement attaché, mais restaient, à présent, plaqués contre la paroi du van, sous le regard hargneux de l’étalon noir, qui se débattait, comme un beau diable entre les parois de la stalle dans laquelle il était enfermé.

 

            Un homme ouvrit la fenêtre qui reliait la cabine du van à la remorque.

 

            “Donnez ça à l’étalon, ça le calmera ! Ou sinon, on arrivera pas au ranch !” ordonna-t-il, en tendant un objet à un des bonhommes apeurés.

 

            “Ils vont le mettre sous sédatif !” réalisai-je, en reconnaissant la forme particulière d’une seringue.

 

            “- Mais patron...!

 

             - Si vous avez un problème, utilisez la fille ! C’est tout ! répliqua l’homme de la cabine, avant de refermer la fenêtre.

 

             - Allez, tu va nous aider ! ordonna un des gars, en se tournant vers moi.

 

             - Tu peux toujours courir ! rétorquai-je. Je ne vais sûrement pas vous aider à mettre mon cheval sous sédatif !”

 

            L’homme préféra ne pas insister. Il se dirigea, d’un pas mal assuré, vers l’étalon, qui se pointa de toute sa hauteur en apercevant le gars, le faisant reculer d’un bond.

 

            “Laisse moi faire, Hans !” intervint alors son camarade, en le rejoignant. Sinon, dans deux jours, on y sera encore, et on sera pas payés ! Toi, tu viens… ! ajouta-t-il, en m’attrapant sans ménagement, et en me traînant vers le box. Passe-moi, la seringue, Hans ! poursuivit-il, en ouvrant le battant, d’une main, en me tenant, devant lui, de l’autre.

 

            Éclipse se calma aussitôt, en m’apercevant, tendant le nez vers moi. L’autre, profitant de son apaisement soudain, en profita pour injecter le produit à l’étalon, qui broncha, en sentant l’aiguille s’enfoncer dans son encolure. Aussitôt après, le gars me sortait de la stalle, et me poussai sans ménagement sur le sol.

 

            Je retint un cri de douleur. Les larmes aux yeux, j’entendais Éclipse s’agiter plus encore, fou de rage.

 

* * * * *

 

            Les hennissements infatigables d’Éclipse me faisaient mal au cœur. Cela faisait près de douze heures que j’étais enfermée dans cette pièce minuscule, éclairée par une étroite fenêtre grillagée, dans les combles de la propriété Anderson. Ils avaient enfermés Éclipse dans une sorte de vieille remise, à quelques pas de la maison, et l’étalon s’énervait de plus en plus. J’arpentais nerveusement la pièce depuis plus de deux heures, lorsque “Cœur-de-Plomb” vint me faire une “petite visite”.

 

            “- Alors, pas trop mal installée ? ricana-t-il, en entrant.

 

             - Pourquoi vous avez fait ça ?

 

             - J’ai besoin de toi, tout simplement ! Je n’aurais pas réussi à contenir ton Éclipse, sans toi ! Tu as vraiment un don pour te faire aimer des chevaux, même les plus indomptables...! Comme ta mère d’ailleurs... D’abord Vampire..., puis Orage...!

 

             - Vampire ? Vous connaissiez Vampire ?

 

             - Bien sûr que oui ! C’est moi qui l’ai vendu à ta mère, quand elle a commencé les concours internationaux... ! Ce cheval était une vraie terreur, pourtant...!

 

             - C’était vous, ce fameux éleveur ? m’étonnai-je.

 

             - Ouais ! Mais je suis venu m’installer ici ! Mon élevage ne marchait pas assez bien… ! Trop de concurrence ! Quelle ne fut pas ma surprise quand, quelques années plus tard, ta mère, à présent mariée, revint dans le Montana, chez son frère, au ranch Thomas, avec l’étalon, et que, de plus, elle avait une fille… ! Toi… ! Une petite gamine qui semblait avoir hérité du don de sa mère ! Don qui est prouvé par tes “relations” avec Orage, la jument rebelle du troupeau sauvage qui vivait sur les terres de ton oncle..., l’indomptable Illusion..., Tornade…, le fougueux Solstice, ou même l’infernal Démon, les fils d’Illusion..., et bien sûr Éclipse. Éclipse, le frère d’Illusion ! La ressemblance avec lui était plus que troublante… ! Non-content d’être frères, ils avaient le même caractère, la même morphologie... et la même affection pour une gamine comme toi...!

 

             - Frères ? Éclipse n’est que le demi-frère d’Illusion...à moins que...vous soyez allé jusqu’à falsifié les papiers de Vampire, en le faisant “porté disparu” pour le revendre, ensuite, à mon oncle, sous le nom de Tornade ? m’exclamai-je, en réalisant soudain.

 

             - Tu as l’esprit vif à ce que je vois ! Oui, c’est presque ça ! Mais je n’avais pas prévu de le revendre à ton oncle… ! Loin de là… ! Quand j’ai découvert Illusion, le magnifique poulain noir, fils de Vampire et de cette... bâtarde d’Orage, j’ai pensé que Vampire représentait une mine d’or en bénéfice. Si ces produits étaient tous aussi parfaits qu’Illusion, je pourrai faire fortune... Je l’ai donc fait “disparaître” ! Mais il a fallut que tu te trouves là, ce soir-là...!”

 

            A ces mots, le rêve que j’avais fais régulièrement, avant de venir au Montana, me revins à l’esprit.

 

            “- C’était vous ? m’offusquai-je. C’est à cause de vous que j’ai eu cet accident dans les montagnes ?

 

             - Eh oui ! admit-il, avec un sourire mesquin, visiblement fier de son “exploit”. Malheureusement, tu n’étais pas sensée t’en sortir...! Illusion, intelligent comme il l’était, a trouvé le moyen de retourner au ranch et de conduire ton oncle et ton père jusqu’à la crevasse où tu étais tombée..., grâce à mes habiles manipulations… ! Tu as survécue à l’accident...! Et ton père a quitté le Montana, avec toi. Les années sont passées...! Vampire n’a pas donné les résultats espérés...! Tandis qu’Illusion devenait plus robuste, plus dangereux...! J’ai donc décidé de me débarrasser de Vampire, en le vendant, sous le nom de Tornade... à ton oncle. Je ne pouvais pas savoir que c’était l’union Orage-Vampire, qui donnait de si bons poulains, ni que ton oncle comptait offrir Vampire, et Orage, à ton père...! Enfin, j’ai essayé de capturé Illusion, pour compléter mon élevage, mais en vain ! Il est trop sauvage ! Quelle ne fut pas ma surprise lorsque j’ai découvert que tu te trouvais au Montana, avec, en plus, comble de l’ironie, le frère d’Illusion...! Mais, visiblement, tu ne te rappelais plus de l’accident !

 

             - Dans ce cas, pourquoi vous me racontez ça maintenant ? rétorquai-je.

 

             - D’abord, parce que tu ne sortira jamais d’ici ! Et que, ensuite, personne ne te croirait, si tu le racontais ! Je suis trop influent ici, pour qu’une petite gamine comme toi puisse me porter préjudice ! Tu piges ? Et, puis, il vaut mieux pour toi que tu “files doux”, si tu ne veux pas que je m’en prenne à ton petit Éclipse !”

 

            Mon sang se glaça dans mes veines, quand il prononça ces mots. Au bout d’un moment, je repris, courageusement, la parole, en passant à un tout autre sujet.

 

            “- Mais vous dites que vous n’avez pas obtenu de bons résultats, pourtant ; vous avez un magnifique élevage, et un superbe étalon, Winner !

 

             - C’est vrai ! Winner est ma fierté ! Malheureusement, il n’est pas racé ! C’est le résultats de dix ans de travail, de savants mélanges des meilleures races existantes.

 

             - Anglo-arabe, trotteur français, pur sang anglais, entre autre, non ?

 

             - Oui, et aussi selle-français, de par le père de sa mère. Ces mélanges m’ont permis d’obtenir un cheval exceptionnel, mais nettement inférieur à Illusion. Je...!”

 

            Il s’interrompit lorsque quelqu’un frappa à la porte. Le dénommé Hans fit son apparition.

 

            “- Patron, désolé de vous déranger ! Mais on vous demande, en bas !

 

             - Très bien, j’arrive tout de suite, Hans !”

 

            Sur ce il quitta la pièce, suivant son employé, refermant soigneusement la porte derrière lui. Tandis que je me laissais tomber sur le matelas qui occupait un coin de la pièce.

 

            Quelques minutes passèrent. J’étais plongée dans mes rêveries, à peine troublées par les hennissements déchirants d’Éclipse qui s’époumonait un peu plus loin, lorsque j’entendis, plus proche, une voix familière. Je me levais d’un bond, et me précipitais sur la fenêtre. Ce que je vis me fis sourire de soulagement, lorsque je vis le pick-up de mon oncle, dans la cour. Mon oncle, accompagné de Charles et de Léa, s’entretenait durement avec Ralph Anderson. J’essayais d’ouvrir la fenêtre, mais elle était sérieusement verrouillée. Je ne pouvais pas entendre ce qui se disait en bas, mais je pouvait deviner que les propos qui se tenaient n’étaient pas des plus amicaux. Si seulement, je pouvais attirer l’attention de Charles ou de Léa… ! Mais pour ça, il fallait que j’ouvre, avant tout, cette fichue fenêtre. Faisant le “tour de la pièce”, je trouvais enfin ce que je cherchais, un épais livre poussiéreux qui avait été abandonné dans un coin. Visant avec soin, je soulevai le lourd objet et le jetai avec force contre la vitre, qui vola en éclat.

 

            “Ouais !” m’exclamai-je, en me rapprochant de l’ouverture, pour voir les débris de verres tomber en une pluie étincelante, dans la cour désormais déserte.

 

            “Et flûte !” grommelai-je, abattue.

 

J’avais fait tout ça pour rien.

 

            Dehors, même Éclipse s’était tut.

 

 

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